mercredi 21 juin 2017

90

Mangue, palétuvier, nacre.

Voilà indubitablement de jolis mots. Toutefois, nous conseillons d'éviter leur emploi par ces temps caniculaires. En effet, ces mots donnent soif et, à trop les dire, ils risquent de déshydrater votre esprit.

Nous suggérons donc d'utiliser — avec parcimonie cependant ! — des noms communs tels que gâteau, menton, hoquet, ou même lapin (au singulier comme au pluriel) qui sont, quant à eux, parfaitement plats, et ont en outre l'avantage de caler l'esprit (comme des galets dans l'estomac me direz-vous, mais c'est déjà ça).

mardi 20 juin 2017

89

Frantz Bastien César a l’ambition d’écrire une œuvre qui marquera la littérature. Une œuvre en 15 volumes qui aura pour sujet l’amour, la mort, la vie et la beauté. Il y aura, entre autres (car la liste ne saurait être exhaustive s'agissant d'un tel projet), des files d'attente, des plaqueminiers du Japon, l'auteur lui-même, des petits commerçants de province, des mères abandonnées, des escrocs sans charisme, des fugitifs en larmes, des consoles Louis XIV, des solitaires heureux, des fleuves impurs, des aventuriers du vice, des bouquets de violettes, des rangées de vinyles, des croque-morts amoureux, des généalogies ignorées, des barriques de vin, des diamants, des épices, des traitres, des filles de joie, des bons vivants, des animaux disparus, des pères oubliés, des usines et des drames, des musiciens sans talent, de la pourpre de Tyr, des vies brisées, de l’avarice et du cœur, des foules désenchantées, du silence et des ruines, des couchers de soleil, des regards éteints, des villes en fête, des seconds couteaux, des supernovas, des chasseurs de papillons, des enfances sauvages, des néons grésillants, des nocturnes de Chopin, des vieux bouges, des guerres-éclairs, des chambres vides, des flacons débouchés, des auteurs inoubliables, des intrigues de famille, des héros impavides, des fleurs de lotus, des Persepolis en flammes, des coïts sous les arbres, des étendues désertes, des boissons sirupeuses, des volontés bafouées, des rancœurs clandestines, des spots publicitaires, des soupirs de démon, de vastes aquariums, des bouches indécises, des physiciens nonagénaires, des odeurs d'huile et de tabac, des boulangers divorcés, des poitrines énormes, des gémissements lointains, des échoppes mystiques, des maisons de vacances, des confitures de grand-mère, des bureaux de comptable, des jukebox poussiéreux, des dictateurs sur la Lune, des campagnes dépeuplées, des startups florissantes, des îles inconnues, des vers de La Fontaine, des tapis à fleurs, des milliardaires, des junkies, des forêts profondes, du vermillon et du sel, des farines et des viandes, des sentiments nouveaux, des femmes sans hommes, des chats repus, des coussins bleus, des sourires flétris, des réseaux de neurones, de la lumière et du sang, des princes et des roses, des ordinateurs quantiques, des poires pourries, du brouillard sur les docks, des franges dorées, des visages sans mémoire, des corps enchevêtrés, des brasiers crépitants, des scandales d'État, des barbes postiches, des cougars alanguies, des échos funestes, du génie et du meurtre, des frondes et des rires, des vierges bibliques, des cimetières bretons, des bœufs en sueur, des paysages polaires, des vertiges langoureux, des ambiances feutrées, des routes perdues, des migrations sans rivage, des professeurs jaloux, des infirmières trahies, des amitiés déçues, des voix singulières, des boulevards sous la neige, des souvenirs inconsolables, des tremblements de terre, des autodafés, des jardins au crépuscule, des esprits tutélaires, des médecins désavoués, des mangroves brésiliennes, des adieux sous la pluie...

Frantz Bastien César trépigne à l’idée d’entamer son chef-d’œuvre. Quel autre écrivain, je vous prie, a jamais tenté pareille entreprise ? Aucun ! exulte notre génial prosateur. Il se caresse la moustache du bout des doigts, scrute l’horizon par la fenêtre — il est grave, soudain, très grave.

Nulle échappatoire pour Frantz Bastien César : il est temps de se mettre au travail.

dimanche 18 juin 2017

88

J'ai vu, en Andalousie, dans une grande salle en pierre, d'énormes têtes de taureaux empaillés, la pupille brillante, allumée d'une rage muette, les naseaux qu'on aurait crus encore fumants, comme s'ils avaient été saisis, pétrifiés, contenus dans leur dernier élan de vie. Chacun avait son nom inscrit sur une plaque. Dessous devait y figurer la date à laquelle ils avaient été vaincus.

Devant cette galerie de trophée, le problème me sembla tout à coup résolu. Inutile d'argumenter pour ou contre la corrida, me suis-je dit.

J'en accepterai les pratiques le jour où l'on empaillera également les têtes des toreros tués dans l'arène.

jeudi 8 juin 2017

87

Ils burent les deux bouteilles de Morgon cachetées qu'on venait d'apporter ; puis, on alla chercher trois grandes bouteilles de bière andalouse. Une dizaine de convives riaient dans la chambre. Demain, après-demain, chacun retournerait travailler. La plupart ne se reverraient pas. L'évènement qui les rassemblait interdisait les jalousies, les passions tristes, les désespoirs latents, car il n'était question ici, à cet instant, que de bonheur et de partage, de simplicité et de plaisir. Alors ils seraient heureux et ils partageraient, sans feindre, sans hypocrisie. De là naitrait l'amitié des grands jours, chaleureuse autant qu'éphémère. Dehors le vent s'amusait à ébouriffer la chevelure des palmiers avec ses doigts de sable. La pierre blanche, aveuglante sous ce soleil de plomb, détournait les regards curieux et les circonscrivait dans le périmètre de la chambre. On s'observa, et l'on vit à la clarté des sourires que ce mariage, oui, était bel et bien un grand jour. Demain, après-demain, le sable de l'hacienda ne conserverait plus aucune trace de leur passage. En attendant, ils joueraient à fond cette comédie sociale, car ils savaient que c'était le seul moyen d'accéder à ces rares moments de vie qui nous permettent d'affirmer sans rougir, des années plus tard, que l'on est heureux d'avoir vécu.

jeudi 27 avril 2017

86

Dans sa chute il vit défiler les lumières du passé. Bientôt ce fut le noir complet, le vide, la célérité du vide. Il oublia les sons primitifs. Les couleurs creuses du réel. Les corps amoureux, les peaux blanches. Non, il s'agissait d'abord de lui. Du battement de son cœur. De son cœur amoureux. De cette marée immense, immensément bleue, qui roulait vers lui. Assis-toi. Ne t'inquiète pas. Laisse battre ton cœur, laisse brûler ce fanal sur la grève, lèche, lèche la nuit sur ta peau. Ne t'inquiète pas, le rivage est fécond. Il ne s'agit que de toi. Ne t'inquiète pas, car

la mer attend toujours celui qui désire s'en aller.

jeudi 30 mars 2017

85

Jour de printemps —
cercueil et pollen
dans la tombe

mercredi 29 mars 2017

84

Le premier des combats politiques, c'est le langage. Résister au pouvoir de séduction des mots, c'est dépouiller la réalité de ses mensonges : c'est être en mesure de reconnaître que ceux qui se sont toujours présentés comme de fervents républicains, d'ardents progressistes, d'authentiques socialistes, n'ont jamais été plus que de piètres bureaucrates ou d'insignifiants libéraux.

mardi 28 mars 2017

83

Faire le buzz pour faire le buzz : ces groupes de chiens errants qui se font passer pour des tigres de Tasmanie ont, hélas, parfaitement compris leur époque.

lundi 27 mars 2017

82

Qu'il y ait du plutonium dans l'eau, très bien ; de l'arsenic dans le vin, j'y consens ; des nanoparticules dans mes poumons, qu'importe. Mais que ce beurre soit sans sel, là, je dis stop !

Il y a des jours où tu voudrais embrasser une cause magnifique, brillante, salutaire — mais il faut d'abord sortir les poubelles dans la rue.

dimanche 26 mars 2017

81

Nous avons marché au soleil, clapotant dans les ornières humides. Le bocage était plein de bourdons affamés. Nous avons croisé un agriculteur, puis deux, puis trois. Tous étaient des hommes blancs.

La France sera vraiment aux Français lorsque nous verrons nos concitoyens d'origine étrangère, femmes ou hommes, cultiver la terre de ce pays. Que la mixité sociale franchisse le périmètre étriqué des villes et s'étende sur tout le territoire, pour instiller d'autres rêves, d'autres désirs à toute une partie de la population qui, jusqu'à présent, était vouée à rester urbaine. Des noirs, des beurs, des asiates sur nos tracteurs, allez !

Qu'on fasse du jeune de banlieue le paysan de demain.