lundi 2 octobre 2017

101

État du monde - 1


Peut-être que la politique de Macron aurait-elle paru moins injuste au début des années 2000. Mais presque vingt ans ont passé dans ce siècle. Vingt ans que nous parlons de la crise écologique, que nous connaissons les effets désastreux de la finance sur nos vies, que les peuples à travers le monde subissent la logique infernale de la concurrence entre les états, de la compétition entre les individus. Vingt ans que le monde biologique se meurt à petit feu, que sa poésie s'étiole.

Macron n'a rien compris aux enjeux d'aujourd'hui. C'est un vieil homme, avec de vieilles recettes périmées, lesquelles procèdent d'un libéralisme très classique qui consiste en l'abattement de toutes les contraintes que peut rencontrer le marché — au premier rang desquelles les acquis sociaux. Rien de nouveau. Rien de subversif. Rien qui n’embellisse le monde.

La classe moyenne admire les vestiges des civilisations exterminées dans des musées écologiquement durables, et les salariés qui se suicident ont droit à leurs brèves sur le web. Le sensationnel se nourrit du glauque. Aujourd'hui, l'homme mange des burgers bio et éjacule dans des poupées gonflables. Il prend des selfies avec son chien et détourne le regard quand un clochard fait la manche. Dans le ciel, les avions dilapident les dernières gouttes de pétrole pour permettre aux touristes de voir ce qu'ils sont venus voir. Certains appellent ça voyager.

Ailleurs on s'étripe interminablement pour savoir qui du professeur ou du cheminot est le plus privilégié. Souvent untel n'en peut plus du collègue qui se met en arrêt maladie. On trouve ça scandaleux, on érige son petit cas particulier, parfaitement insignifiant, en système politique. Rien de nouveau. La machine croît, imperturbable.

Quand nous devrions prendre la rue, quand nos corps devraient se mettre en mouvement, nous demeurons dans une inertie inquiétante. C'est que notre identité digitale empiète désormais sur notre identité réelle. Sans résistance, nous nous abîmons dans le web. Il faut bien l'avouer : nous y sommes plus beaux, plus incisifs. Partout et nulle part à la fois. Assis en tout cas. Et d'un conformisme ahurissant. Il suffit d'écouter les jeunes diplômés des grandes écoles, les cadres ou les ingénieurs pour s'en convaincre : c'est à celui qui saura se montrer le plus docile, à celui qui fera exactement ce qu'on attend de lui. On croirait, dans les soirées parisiennes, entendre une foule de Bonisseur de La Bath répéter en chœur : "Bah quoi ? il est très bien comme ça le monde !".

Dans la mégalopole, l'humanité circule doublement : le corps sur les rails, l'esprit sur la toile. La réalité physique tend à devenir l'antichambre de notre vie digitale, un lieu de passage qui n'est plus le lieu de notre étonnement. Nous délaissons le goût, l'odorat, le toucher, peu à peu nous perdons l'usage de nos sens — nous nous digitalisons.

Les pauvres sont chaque jour un peu plus pauvres. Les riches, chaque seconde un peu plus riches. Les étrangers, toujours un peu plus des étrangers. Nous n'avons jamais aboli l'esclavage : nous l'avons exporté dans les pays en développement qui, maintenant qu'ils nous ressemblent, l'exportent à leur tour vers d'autres pays en développement. Nous n'avons jamais atteint la pleine démocratie : sept heures par jour, nous vivons sous un rapport de subordination hiérarchique et n’exerçons plus notre droit de citoyen (déjà réduit à peu de chose). Sept heures par jour nous laissons de côté la politique, l'art, l'amour, nous abdiquons tous les domaines de notre liberté pour produire.

Qu'il fasse nuit, qu'il neige, nous produisons semblablement. Et cependant que la société poursuit continûment son accélération, notre horloge biologique, elle, ne change pas : il nous faut toujours dormir huit heures par jour, il nous faut toujours prendre soin d'une enveloppe tissée de chair et d'os.

La contradiction est violente. Ou bien nous abandonnons notre condition humaine pour nous adapter à la machine, ou bien nous détruisons la machine pour rester humains.

Le dernier mot pour Albert Jacquard, bien plus frais intellectuellement que notre vieux monarque.

jeudi 7 septembre 2017

100

Beaucoup s'en plaignent aujourd'hui. D'être des ombres. Des ombres parmi d'autres ombres, errant dans le désert urbain.
Moi je dis non.
Avec quelques copains, j'essaye de trouver des gisements de lumière dans le sable. J'ai mon épuisette, mon détecteur de métaux, et, parfois, alors que je me suis saisi d'un minerai tout chaud, tout dense, tout scintillant de vie (en général c'est du topaze de fantaisie, du gypse de mansuétude, voire du calcite de paradoxe), des poudroiements de sensations s'élèvent alentour, énormes, fugaces.
Une pluie de petits diamants très fins.
Je tends les bras, je ramasse.
J'espère bien me constituer un corps de lumière digne de ce nom. Un jour.
En attendant, moi, au moins, je n'erre point.
Même si pour l'instant, il faut bien l'admettre : je ne suis qu'un point, une singularité incapable de s'élancer, un projet de ligne mort-née.
Je ricoche, je ricoche.

Je le sens bien d'ailleurs, cette façon qu'a mon cœur de battre en pointillé.

dimanche 6 août 2017

99

Chimène est insupportable. On aimerait lui donner le soufflet que son père inflige à celui de son amant. On aimerait la bâillonner pour qu'elle se taise. Surtout quand Don Rodrigue, faisant la preuve de sa bravoure, devient le Cid. On aimerait intervenir auprès de Chimène, on aimerait lui dire : "Arrête, ne sois pas sotte, sors de la scène, va pleurer ton père, cesse de réclamer la mort du Cid ". Mais elle s'entête absurdement. Peut-on mettre autant de zèle à vouloir qu'un amant périsse ? Non, à moins d'être un robot, un pur principe qui s'anime dans un corps. Car Chimène n'est que vengeance. Mais une vengeance insensée. Et on aimerait lui dire encore : "Soit tu hais Don Rodrigue et veux sa mort, soit tu l'aimes et ne peux vouloir sa mort". Or elle l'aime et veut qu'il meure. Une telle ardeur est humainement impossible à soutenir. 

C'est ce qui rend Chimène si peu humaine. C'est ce qui nous rend insensibles à sa souffrance. Comme Horace qui, allant au bout de cette logique implacable qui s'appelle honneur, tue sa sœur, ridiculement. Sens de l'honneur qui ne sauve personne, ni aucun peuple, ni aucune destinée, ni aucune vertu, sens de l'honneur qui ne préserve rien que sa logique même, et qui, dans Le Cid, résiste longtemps aux passions amoureuses, contre toute vraisemblance.

Ce sens de l'honneur poussé à de tels excès est une aberration. Dans la réalité il n'existe pas, et n'a jamais existé.

vendredi 14 juillet 2017

98

Et parfois, ceux que l'on estime disparaissent. Et parfois, nous nous dérobons pour toujours à ceux qui nous estiment. Des liens se tissent, des corps se séparent, des sentiments surgissent et s'évaporent, et dans cette reconfiguration perpétuelle, nous comprenons qu'il est bien plus savoureux de nouer des relations nouvelles que d'approfondir celles que nous avons déjà.

Car c'est notre part d'ombre, notre médiocrité, nos lâchetés quotidiennes que nous dévoilons aux autres chaque fois que nous faisons le pari de l'amitié ou de l'amour véritable.

"Peut-être certaines gens n'ont-ils plus rien à gagner auprès des personnes avec lesquelles ils vivent ; après leur avoir montré le vide de leur âme, ils se sentent secrètement jugés par elles avec une sévérité méritée ; mais, éprouvant un invincible besoin de flatteries qui leur manquent, ou dévorés par l'envie de paraître posséder les qualités qu'ils n'ont pas, ils espèrent surprendre l'estime ou le cœur de ceux qui leur sont étrangers, au risque d'en déchoir un jour."

Ce que dit Balzac, c'est qu'il y a chez certains — mais, en fait, chez nous tous, à des degrés divers — comme une volonté d'échapper à soi-même. Seulement cette fuite est perdue d'avance : à toujours vouloir être quelqu'un d'autre, nous risquons de n'être personne ; et nous aurons beau aller à la rencontre de la multitude, nous aurons beau vivre sans temps mort et jouir sans entraves, ici ou ailleurs, évènement après évènement, allongeant notre chapelet de souvenirs anonymes, c'est avec le sentiment de la plus profonde solitude que nous traverserons notre existence.

jeudi 13 juillet 2017

97

Vingt ans plus tard, Frantz Bastien César bute toujours sur la première phrase. Il a troqué la chaise en osier de son bureau pour un fauteuil à roulettes. Ses tempes ont blanchi. Sa belle tapisserie verte a jauni, comme sa moustache. Sa vue a baissé. Il tremble un peu de la main droite — celle avec laquelle il tient son plus beau stylo plume. Lui naguère intraitable sur la propreté de son bureau, ne s'étonne plus aujourd'hui de cette fenêtre obscurcie par la crasse, ni de la poussière qui s'accroche à ses charentaises. Sa femme, dont il a cru un temps qu'elle serait sa muse, l'a quitté du jour au lendemain. Pas une lettre, pas un mot. À la tasse de thé habituelle s'est substituée une bouteille de whisky.

Cependant : Frantz n'a rien perdu de son enthousiasme.

Il trace et retrace sans cesse dans sa tête l'épure de son roman, et il est bien sûr que, tôt ou tard, les mots finiront par jaillir de sa plume...

mardi 11 juillet 2017

96

travail à la chaîne
il revient voir son corps
entre deux rêveries
il revient voir son corps
entre deux rêveries
il revient voir son corps
entre deux rêveries
il revient voir son corps
entre deux rêveries
entre deux rêveries
entre deux rêveries
son corps

lundi 3 juillet 2017

95

C'est à Paimpol
Qu'il lécha sous les pins
Quelques gouttes d'alcool
Entre ses seins.

dimanche 2 juillet 2017

94

Frantz Bastien César s’installe à son bureau, prend dans son tiroir une feuille de brouillon A4, se saisit de son plus beau stylo plume, trempe ses lèvres dans sa tasse de thé fumante, nettoie avec un chiffon doux les verres de ses lunettes, se racle la gorge à plusieurs reprises — anticipant une mauvaise toux qui pourrait venir troubler son inspiration pendant l'écriture — puis procède à quelques étirements. Ensuite, Frantz attend. Il attend longtemps. Très longtemps. — Et bien ? s'irrite-t-il, au bout de trois heures interminables. Étonnamment, rien ne lui vient. Lui dont les idées semblent pourtant surgir inépuisablement dans son esprit. Des questions l'assaillent tout à coup. Frantz Bastien César hésite. Il a tant de choses importantes à coucher sur le papier ! Mais comment les hiérarchiser ? Quelle forme leur donner ? Faut-il faire de son œuvre un grand texte politique, une aventure purement romanesque ? Quid des rebondissements dans ce dernier cas ? Faudra-t-il en produire à chaque fin de chapitre ? D'ailleurs, le récit sera-t-il découpé en chapitres ? Sera-t-il au présent ou au passé ? Réaliste ou fantastique ? Burlesque ou mélancolique ? Devra-t-il l'écrire à la première personne ? Qui sera le narrateur ? Suivrons-nous la vie d'un seul personnage ou des destins croisés ? Y aura-t-il des dialogues ? Seront-ils avec ou sans guillemets ? Qui rédigera la quatrième de couverture ? Utilisera-t-on du papier bible ou recyclé ? Et l’éditeur ? Frantz n'en connaît pas...

Bah nous verrons bien ! s'exclame-t-il, en frappant du poing sur son bureau.

Rien, non, rien n'entamera l'enthousiasme de Frantz Bastien César.

samedi 1 juillet 2017

93

Devant ce pichet d'étang, je me demandai alors : de quel fruit les nénuphars sont-ils les rondelles de citron ?

mercredi 28 juin 2017

92

Culture : les cirrus sont des nuages de glace à haute altitude.

Anecdote : François de Rugy.

Aphorisme : les jours sans sont pleins de doutes qui tournent à vide.

Mon rêve : je voyageais parmi les étoiles à bord d'un zeppelin. On venait de jeter des filets à comète pour s'en servir comme propulseurs, ce qui amusait beaucoup les enfants. Le bleu des astres se reflétait dans nos verres. Des ombres dansaient sur les balcons.

D'elle : un cheveu retrouvé sur les draps.

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. (Alphonse de Lamartine)

Qu'elles se terminent en queue de poisson ou en eau de boudin,

Nos amours resteront toujours sur leur faim.